Van der Stappen : Le Sphinx

Parmi les œuvres qui annoncent le tournant symboliste en Belgique, le Sphinx de Charles Van der Stappen occupe une place singulière. Inspiré par une muse florentine mais transfiguré par l’ajout d’une chimère dressée sur la chevelure et d’un dragon lové sur le socle socle, il ne raconte rien  mais il suggère. Le visage légèrement incliné, le regard absorbé, tout concourt à installer un mutisme actif, presque souverain. Van der Stappen renonce ici aux clés narratives du naturalisme pour entrer dans une ère où l’œuvre n’explique plus le monde mais ouvre un espace intérieur.

Ce Sphinx (ca. 1883) s’inscrit dans le moment précis où la sculpture belge cherche une voie nouvelle face aux aspirations spirituelles. Van der Stappen capte des signes d’un imaginaire fin-de-siècle habité par le mystère, le seuil, l’ambivalence. Entre le dragon terrestre et la chimère qui surmonte la tête, la figure féminine semble suspendue entre matière et esprit, obscurité et lumière. Ce jeu des contraires rejoint l’intuition symboliste où la vérité n’est pas donnée mais se devine dans l’intervalle.

En laissant vide le cartouche du socle, le sculpteur radicalise encore ce principe. Le titre devient silence, voire effacement volontaire. Au spectateur d’y projeter sa propre énigme. En cela, le Sphinx n’est pas seulement une sculpture  : il est l’un des premiers signes d’un symbolisme belge qui, avant même d’être nommé, cherchait déjà à faire de l’œuvre non une réponse mais une question ouverte.

 

Bruxelles, Collection privée.
Photos : Maison Hannon, Silvia Cappellari