Émile Gallé : Étagère « Aux Ombelles »

Conçue pour le salon de famille situé au rez-de-chaussée de la Maison Hannon, également appelé salon jaune ou « Salon des Dames », l’étagère dite Aux Ombelles occupe une place essentielle dans le programme décoratif de la demeure. La thématique des ombelles, choisie pour son décor, est explicitement mentionnée dans une lettre du 2 avril 1904 d’Émile Lang, chef de production de l’atelier Gallé chargé du suivi de la commande auprès du couple Hannon.

Ce choix ne relève pas seulement de l’ornement. Le motif de l’ombelle constitue l’un des fils conducteurs de la décoration de la Maison Hannon. On le retrouve à différentes échelles du bâtiment, depuis la poignée de porte de la rue jusqu’à la mosaïque du grand hall d’escalier. Cette récurrence témoigne de la recherche d’unité caractéristique de l’Art nouveau, où architecture, décoration intérieure et mobilier participent d’un même langage inspiré de la nature. L’étagère de Gallé s’inscrit pleinement dans ce réseau de correspondances qui structure l’identité visuelle de la maison.

Le meuble répondait également à une fonction précise. Le salon jaune abritait la remarquable collection de verreries réunie par Édouard et Marie Hannon, composée notamment d’œuvres d’Émile Gallé, de Daum et des Frères Muller. Avec ses multiples compartiments, l’étagère permettait d’exposer ces vases et objets d’art que Gallé qualifiait volontiers de « cristaux ». Placée au cœur de la pièce, elle transformait la collection en véritable mise en scène.

Sa réalisation est documentée par plusieurs archives : deux lettres datées des 3 octobre et 9 novembre 1904, ainsi qu’une facture du 11 novembre 1904 fixant son prix à 1 500 francs. Ces documents soulignent l’importance accordée à ce meuble dans l’aménagement de la demeure.

Au sein de la production de Gallé, la série Aux Ombelles compte parmi les réalisations les plus prestigieuses de sa maturité en ébénisterie. L’artiste la considérait comme l’un de ses plus grands succès, en raison notamment de la richesse des techniques mises en œuvre, associant marqueterie, sculpture et travail subtil des essences de bois. Seuls six exemplaires sont aujourd’hui connus. Présentée dans les expositions et largement reproduite dans les revues de l’époque, cette création incarne l’aboutissement des recherches de Gallé dans le domaine du mobilier.

Comme nombre de ses œuvres, l’étagère associe les arts décoratifs à la poésie. Elle porte des vers empruntés aux Heures claires d’Émile Verhaeren :

« L’instant est si beau de lumière
Au fond de nous, de notre cœur. »

Gallé affectionnait ces inscriptions qui transformaient l’objet utilitaire en « objet parlant ». Inspirée d’une tradition japonaise qu’il admirait profondément, cette pratique consistait à associer la matière et le texte afin de conférer à l’objet une dimension poétique. Puisant aussi bien chez Shakespeare que chez Zola ou Verhaeren, Gallé faisait du mobilier le véhicule d’une pensée autant que d’une forme.

La présence de cette étagère dans la Maison Hannon soulève enfin la question de son choix. Fut-elle proposée par Gallé lui-même, dans le cadre de sa démarche d’ensemblier, ou sélectionnée par Marie Hannon-Debard, dont le rôle dans l’aménagement intérieur de la maison fut déterminant ? Les sources ne permettent pas de trancher. Son prestige en 1904 laisse toutefois penser que les commanditaires souhaitaient acquérir l’une des créations les plus emblématiques du maître nancéien.

Gracieusement prêté par un collectionneur privé, l’exemplaire présenté permet aujourd’hui de restituer une partie essentielle du dialogue qui unissait à l’origine architecture, mobilier et arts décoratifs au sein de la Maison Hannon. Plus qu’un simple meuble d’exposition, Aux Ombelles apparaît comme une synthèse particulièrement éloquente de l’idéal d’œuvre d’art totale défendu par l’Art nouveau.