Guide du visiteur

Maison Hannon

Pourquoi un lieu devient-il patrimoine ?

L'histoire de cette maison raconte un lent déplacement du regard. Construite comme une demeure intime, elle a failli disparaître lorsque que ses habitants se sont éteints. Elle a été classée pour empêcher une perte irréversible, bien avant que l'on ne reconnaisse la qualité de ses décors. Aujourd'hui, c'est précisément cette beauté qui nous frappe. Les goûts évoluent, et avec eux la manière dont une société choisit ce qu'elle décide de conserver.

La patrimonialisation, ici comme ailleurs, n’est pas un geste immédiat : c’est un processus fait d’oublis, de redécouvertes et de décisions publiques. Faut‑il protéger ce qui subsiste, restaurer ce qui était, ou accompagner d’autres usages ? Faut‑il préserver un témoin du passé ou laisser la ville continuer sa métamorphose ? Ce bâtiment est‑il un repère culturel, un lieu d’intérêt touristique ou un fragment d’une identité locale ?

À travers cette exposition, nous vous invitons à suivre ce passage d’une maison vécue à un lieu transmis et à trouver des éléments de réponses.

L'art total

Le grand hall est baigné d’une lumière dorée où les couleurs se répondent. Dès l’entrée, la fresque monumentale de Paul‑Albert Baudouin attire le regard. Plébiscité pour avoir remis à l’honneur la technique de la fresque, l’artiste répond au souhait des commanditaires d’inscrire dans sa maison des références à l’Antiquité classique. Déployée comme une tapisserie, l’œuvre prend la forme d’une allégorie : un couple de bergers contemple l’horizon, tandis qu’une figure féminine disperse des pétales symbolisant les joies de la vie. Plus haut, six femmes en mouvement, une lyre à la main, incarnent l’harmonie de la nature.

Cette harmonie se prolonge dans toute la cage d’escalier. Le visiteur se trouve intégré à la scène, comme placé à l’orée d’un bois. L’escalier, dont les lignes semblent animées d’une dynamique circulaire, accompagne cette impression immersive.

En avançant vers le centre, la lecture se fait du sol à la voûte : une spirale d’or naît dans la mosaïque, se prolonge le long de l’escalier et conduit au dôme orné de fleurs stylisées, disposées selon la suite de Fibonacci, proportion associée à l’idée d’une harmonie naturelle. Le plafonnier représente le méristème, zone originelle d’où naissent les structures d’une fleur, soulignant la volonté de rendre perceptible une force créatrice puisée dans la nature.

Dans cette pièce, toutes les formes d’art se rencontrent et se complètent, dans un programme commun. C’est ce qu’on appelle l’Art total.

L’architecte de la maison, Jules Brunfaut, organise ici l’espace autour de la cage d’escalier, afin de distribuer les pièces de vie en périphérie et de leur offrir une lumière naturelle : les salons du côté de l’avenue Brugmann, et, côté jardin, la salle à manger.

L'évolution d'un langage

La Maison Hannon peut être considérée comme une étape‑clé dans le travail de son architecte, Jules Brunfaut. L’ancienne salle à manger dans laquelle vous vous trouvez présente l’évolution stylistique de l’architecte. Il réalise en 1876, à Dombasle, en Lorraine, une première maison pour son compagnon d’études en génie civil, Édouard Hannon. Celui-ci l’introduit dans un milieu d’intellectuels et d’industriels, du salon de sa sœur Mariette Hannon‑Rousseau aux ramifications de la Société Solvay. Dans ces années, Brunfaut travaille dans un éclectisme nourri des Renaissances flamande et italienne. De l’enseignement d’Henri Beyaert, il retient une méthode : choisir, organiser et réinterpréter les références pour en faire un langage personnel. Ses projets liés à Solvay, souvent réalisés à l’étranger, élargissent encore ce vocabulaire par le contact avec des styles locaux.

Au tournant de 1893, une nouvelle modernité se précise, bientôt qualifiée d’Art nouveau, en réponse à l’éclectisme arrivé en bout de course. Brunfaut ne change pas de cap mais étend son répertoire. Les collaborations avec des ensembliers d’avant‑garde comme Gustave Serrurier‑Bovy et Émile Gallé permettent d’unifier architecture, mobilier et arts appliqués. Les usages distribuent les pièces et la lumière, portée par de larges ouvertures, assure la cohérence de l’ensemble.

C’est dans cette continuité que s’inscrit la Maison Hannon, élevée entre 1902 et 1904. Elle apparaît comme l’aboutissement d’une évolution lente et maîtrisée dont on perçoit les premières idées une décennie auparavant. L’œuvre demeure une alliance d’influences, dont la singularité tient de la rencontre entre le talent de son architecte et l’érudition de ses commanditaires.

Après cette étape, Brunfaut s’oriente vers des commandes institutionnelles, vers la défense du patrimoine et une nouvelle vision de l’urbanisme, prolongeant à une autre échelle ce qu’il a pratiqué ici : une recherche de cohérence, de confort de vie et d’unité avec l’environnement historique.

Les arts appliqués

Valorisée par sa position, la serre constitue l’un des espaces les plus singuliers de la maison. Surélevée et largement vitrée, elle laisse entrer une lumière abondante. Conçue comme une véritable serre au sens architectural du terme, elle associe une structure métallique — dorée à l’origine — qui cerclait vitraux et panneaux de verre, à des éléments fonctionnels : une mosaïque au sol et un bac en ardoise chauffé par des radiateurs intégrés. Les grands vases Satsuma et les motifs du plafond réalisés au pochoir introduisent, quant à eux, une note d’inspiration extrême‑orientale.

Avec l’Art nouveau, les arts appliqués — toutes surfaces destinées à l’usage : verre, textile, mosaïque, peintures murales — deviennent des partenaires de l’architecture. La hiérarchie entre les expressions artistiques s’estompe au profit d’une vision commune.

Le maître verrier Raphaël Évaldre, disciple de Tiffany, dessine des vitraux dont les lignes épousent celles de la structure métallique, comme si le verre reprenait la courbe du fer pour en poursuivre la dynamique. Au plafond, la verrière organise la lumière. Henri Baes en prolonge l’ouverture par un réseau de pochoirs peints où les structures métalliques semblent envahies par des plantes imaginaires.

Ici, rien ne se superpose. La continuité naît de la correspondance des formes, passant d’un matériau à l’autre, tandis que les motifs amplifient l’architecture qui les accueille.

Restaurer aujourd’hui cette serre revient à comprendre ce dialogue — fer, verre, peinture et architecture — et à restituer la cohérence qui en fait la force.

l'antique asile

En pénétrant dans le grand salon, vous découvrez un espace de réception, largement ouvert sur l’extérieur, à la fois pour voir la prestigieuse avenue Brugmann… et pour être vus.

À nouveau, l’architecture de Jules Brunfaut use d’une palette d’ocres qui sert d’écrin à la fresque de Paul‑Albert Baudouin. Sur la paroi de gauche, un fond rouge pompéien accueille des allégories liées aux sens et aux récoltes de la fin de l’été. En vis‑à‑vis, des rameaux de houblon, d’où l’on extrait une bière à la fois inspirante et apaisante, couronnent la scène.

Évoquant l’Antiquité, ces fresques dialoguent avec des projets de décor conservés dans le meuble à tiroirs, témoignages de la grande culture visuelle de l’artiste. Ces références au passé rejoignent l’idée d’une beauté intemporelle, incarnée par le buste de jeune fille attribué à Francesco Laurana (vers 1430‑1502), posé sur la cheminée.

Les photographies publiées en 1905 dans L’Émulation montrent un intérieur pleinement habité : on y devine la présence de Denise, la fille des Hannon, le chien couché près du foyer, les albums rangés avec soin, les traces de fêtes passées... Une lettre d’Édouard Hannon à ses petits‑enfants, où il dessine Saint-Nicolas, rappelle que c’est ici, devant la cheminée, que les cadeaux étaient distribués. L’idéal d’harmonie recherché par le couple trouve dans cette pièce une expression particulièrement touchante.

« L’antique asile », comme Édouard Hannon aimait nommer sa demeure, prend ici tout son sens. Loin d’être un décor figé, le salon révèle un couple qui voulait faire de son intérieur le reflet de son idéal : une érudition nourrie de voyages, une sensibilité tournée vers la poésie et un art de vivre façonné par la beauté. Il nous invite à interroger ce que nous transmet une maison lorsque ses habitants ont disparu : une forme, un style, ou l’empreinte plus intime d’un art d’habiter.

En passant par la Lorraine

Le petit salon a retrouvé aujourd’hui en partie son identité, intimement liée à la Lorraine natale de Marie Debard. À travers les arts décoratifs, cette pièce raconte une mémoire personnelle et sensible.

À la fin du XIXe siècle, l’expression « arts décoratifs » désigne l’ensemble des objets conçus pour l’usage autant que pour la beauté : mobilier, verrerie, luminaires, textiles, papiers peints, marqueteries. Dans une maison d’Art total, ces arts ne sont ni accessoires ni subalternes mais prolongent l’architecture et offrent aussi, par leur usage même, une forme de personnalisation plus intime. Ici, le mobilier et les cristaux commandés auprès des établissements Gallé composent un univers nancéen. Le choix de solliciter le Lorrain Émile Gallé, la croix de Lorraine gravée sur un vase ou les motifs de chardons sur l’étagère centrale sont autant d’indices d’une orientation esthétique et affective assumée par Marie Debard.

Dès 1931, la fille du couple, Denise Hannon, entretient et transmet cet héritage jusqu’à son décès en 1965.

Les meubles d’origine présentés dans cette salle appartiennent à la série aux Ombelles, l’une des plus populaires produites par les Établissements Gallé. Transmis au Musée des Arts décoratifs de Paris par les descendants de Denise Hannon, ils sont exceptionnellement prêtés pour ce projet de restitution.

Ce travail s’appuie sur les archives et sur un savoir‑faire artisanal rigoureux. Une facture mentionnant les qualités d’une étoffe jaune a guidé la recréation de la toile murale, tissée d’après des modèles historiques par la maison Prelle (Lyon) puis installée en pose tendue « à l’anglaise ». Le textile redonne au salon sa douceur d’origine : la lumière y glisse, les couleurs s’accordent, l’harmonie retrouvée.

De demeure à patrimoine

Il est temps à présent de passer au premier étage, afin de découvrir l’histoire de la demeure après le départ de ses occupants.

En gravissant les marches, vous remarquerez qu’à la onzième se trouve un léger palier. Cette pause dans l’ascension répond certes à une nécessité structurelle, mais elle reflète aussi une habitude du couple Hannon, qui aimait s’y arrêter pour déclamer de la poésie d'Homère ou de Verhaeren. Le son est la forme d’art qui insuffle la vie à la matière et fait vibrer l’architecture.

Errance

Cette pièce vide de son décor d’origine raconte d’abord un constat : une maison, habitée pendant plus d’un demi‑siècle, se retrouve soudain sans occupant. En 1965, au décès de Denise Hannon, la demeure cesse d’être un foyer. Les acheteurs se succèdent sans projet abouti ; la spéculation s’installe. L’Art nouveau, jugé désuet, n’a pas encore ses lettres de noblesse. Pendant près de quinze ans, dégradations, vols et vandalisme alimentent l’inquiétude : le lieu glisse vers la disparition.

C’est souvent au bord de la perte qu’une architecture change de statut. Elle n’est plus un intérieur à vivre, mais un bâtiment à préserver — ou à laisser disparaitre. Dans les années 1970, ces questions se posent avec acuité. Un projet d’immeuble à appartements menace la maison ; l’intérieur est considéré comme une extravagance d’architecte.

En 1973, Marie Van Mulders-Brunfaut, la fille de Jules Brunfaut alerte les autorités tandis que l’historien Franco Borsi met également en lumière la maison, notamment sa cage d’escalier, dans son ouvrage Bruxelles 1900. Peu à peu, la perception change : et si ce qui restait, même incomplet, valait encore la peine d’être protégé ? Le classement de 1976 se limite d’abord aux façades et à la toiture ; l’intérieur demeure vulnérable. En 1979, la Commune de Saint‑Gilles achète le bien et les maisons latérales pour les sauver : basculement décisif, le bâtiment devient un héritage collectif. Au même moment, les musées français acquièrent une partie du mobilier d’origine.

Pourtant, la transition est longue. Les vols persistent jusqu’au classement intégral en 1982. Les architectes et restaurateurs reconnaissent, parmi les décombres, les fragments d’un passé éclaté : une rosace de plafonnier, des carreaux de céramique, un fragment de papier peint… Il s’agit désormais de comprendre les strates et d’accepter les lacunes. La maison entre alors dans un autre régime : celui de la patrimonialisation, quand un lieu cesse d’être seulement ancien pour devenir digne d’être transmis.

Cette chambre représente ce moment de bascule. Elle nous invite à réfléchir à ce que nous décidons de sauver lorsqu’une maison perd ses habitants.

l’Hôtel Hannon

Classée, la maison connaît un tournant décisif entre 1983 et 1988. Que faire alors d’un édifice fragilisé : le restaurer à son état d’origine, ou le rénover — stabiliser ce qui subsiste, compléter ce qui peut l’être ? Les choix tranchent : on répare et recompose les vitraux, on sable la serre avant de la repeindre en brun foncé, on offre aux ferronneries un vert vieux bronze… Les couleurs d’origine ne sont pas restituées ; on préserve ce que l’on voit. Les fresques de Paul‑Albert Baudouin connaissent une première réfection, tandis que la mérule impose parfois de reconstruire

certains espaces situés à l’arrière du bâtiment. Le chantier de sauvegarde et de reconversion est confié à l’historien de l’Art Marcel Celis.

Pour affirmer l’importance du lieu, on le rebaptise « hôtel Hannon ». Mais un hôtel de maître n’est pas une maison de maître. Ici, nulle porte cochère, nul escalier de domestiques, nulle démesure dans l’ampleur des espaces. Ce changement de désignation indique un déplacement : la maison cesse d’être un intérieur privé pour devenir un espace exploitable.

Un nouveau chapitre s’ouvre alors. Sous l’impulsion de la commune de Saint-Gilles et de son bourgmestre Charles Picqué, la demeure devient le siège de Contretype, centre dédié à la photographie contemporaine. De 1980 à 2014, elle accueille expositions, résidences et expérimentations visuelles. La maison renaît et permet aussi de redécouvrir l’œuvre d’Édouard Hannon, pionnier belge du pictorialisme. Ses images, réalisées lors de voyages professionnels pour Solvay, révèlent un regard sensible et social. Son descendant Patrick Théry transmet archives et mémoire qui nourrissent cette redécouverte.

D’une maison de maître à un lieu d’art, la Maison Hannon change alors de statut. La réaffectation, plus que le patrimoine, permet sa survie. L’architecture, autrefois habitée, accueille désormais d’autres formes de vie et d’autres imaginaires.

Devenir musée

En 2014, un nouveau silence s’installe : Contretype quitte la maison. La demeure se retrouve sans affectation, comme suspendue entre deux usages. Alors que sa valeur patrimoniale est reconnue, que faire d’un bâtiment sans destination claire ?

Au même moment, la maison est épuisée. Les menuiseries n’assurent plus l’étanchéité, les fresques monumentales s’effritent, des zones tombent presque en poussière. Sous l’impulsion de la Commune de Saint‑Gilles et de la Région bruxelloise, un vaste chantier de sauvegarde s’engage.

Reste à définir le sens de cet avenir. En 2019, la Commune et la Région confient au Musée Horta un rôle d’expertise scientifique et muséale. Avec la société St’Art Invest, un partenariat fixe une orientation claire : ouvrir le lieu au public, accueillir des expositions et inscrire la Maison Hannon dans le paysage de l’Art nouveau.

En 2022, un nouveau pas décisif est franchi : la Maison Hannon devient une entité autonome, porteuse de sa propre mission. Avec l’appui de partenaires publics et privés, l’asbl “Maison Hannon” engage une seconde campagne de travaux visant à restituer les éléments disparus et redonner au lieu une partie de sa splendeur d’origine.

Le 1er juin 2023, la maison ouvre comme musée. Une scénographie contemporaine signée Asli Çiçek accompagne le regard, tandis que l’identité graphique, confiée au studio Oil in Water, donne au projet sa ligne visuelle.

Le programme d’expositions temporaires fait dialoguer l’Art nouveau avec les premières modernités (1850–1920) ou l’actualité créatrice.

Restaurer et puis ? Figer… ou vitaliser

La trajectoire de cette maison montre que le patrimoine se construit dans la durée, par strates successives de regards, d’usages et de choix. À l’horizon 2030, la restauration se poursuit comme un chantier ouvert offrant la possibilité d’en suivre les étapes. La conservation qui stabilise ce qui a survécu, comme un socle indispensable. La restauration qui rend à l’ensemble sa cohérence sans effacer les passages du temps, en recherchant la réversibilité. La restitution, enfin, qui redonne présence à ce qui a disparu lorsque les sources sont fiables, afin de retrouver la logique, l’atmosphère et parfois les objets qui faisaient sens dans la maison.

Alors maintenant que cette demeure est entrée dans notre patrimoine commun, qu’allons-nous transmettre et comment ? Le premier étage doit‑il continuer à accueillir des expositions pour maintenir une dynamique vivante, ou le monument doit‑il se figer en capsule temporelle silencieuse ? Comme hier, la société détermine ce qu’elle reconnaît comme patrimoine et comment elle veut l’habiter.

Le succès rencontré ces dernières années a inscrit durablement la maison parmi les patrimoines exceptionnels de Bruxelles. Mais ce statut n’efface ni les interrogations ni les responsabilités car rien n’est acquis. Il ouvre au contraire une nouvelle étape : celle d’un avenir à construire ensemble. Votre rôle est désormais essentiel pour imaginer ce que cette maison doit être demain.

« La restauration d’un monument ne doit pas entraîner la dispersion de son mobilier, véritable témoignage historique, dont la reconstitution serait une œuvre louable. »

« …je propose un vœu pour la préservation extérieure et intérieure des habitations anciennes, des monuments et des maisons à caractère historique, qui évoquent avec force des époques et des styles. Pourquoi ne seraient-ils pas les véritables musées historiques ? »

Jules Brunfaut